Weblog de Joël Riou

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Bharatanatyam

2013-11-12 18:53+0200 (Orsay) — Culture — Danse — Danses indiennes — Culture indienne

Je voudrais avec ce billet faire une présentation du bharatanatyam. Il s'agit d'un des styles de danses classiques de l'Inde. Une partie de ce que je vais dire pourrait aussi s'appliquer avec certaines variations à des styles apparentés (kuchipudi, odissi, mohiniattam), mais je vais me limiter au style que je connais le mieux. Ma pratique du bharatanatyam n'étant que balbutiante, tout ou presque tout ce que je sais (ou crois savoir) sur le bharatanatyam vient de mon expérience assidue de spectateur (voir la rubrique danses indiennes de ce blog). Ma présentation ne sera pas celle d'une personne ayant une connaissance de cette danse par la pratique ; ce ne sera pas non plus un discours idéalisé et intellectualisant comme celui de Katia Légeret dans cette intéressante émission sur France Culture. Je pense en effet qu'il est possible d'apprécier cette danse et d'en acquérir une certaine compréhension sans être danseur ni philosophe. Je me place donc résolûment du point de vue du spectateur.

Le récital

Si les inventeurs du mot ont pris soin de le doter d'une respectable étymologie, le nom bharatanatyam (ou plus précisément bharatanātyam) a été formé au XXe siècle. Le style est issu d'une danse pratiquée dans les temples du Sud de l'Inde et dans les cours royales. Comme pour les autres styles classiques cités plus haut, le texte de référence est le doublement millénaire Naṭyaśastra. La danse est passée des temples au théâtre au XXe siècle et de nos jours elle est le plus souvent représentée dans le cadre d'un récital mettant en scène une unique danseuse. (La proportion d'hommes étant très faible parmi les danseurs de bharatanatyam, j'utiliserai la forme féminine de ce nom.)

Si la musique n'est pas enregistrée, les musiciens s'installent côté cour, c'est-à-dire du côté gauche de mon point de vue (celui du spectateur). L'orchestre comprend en général quatre musiciens. La partie mélodique est assurée par un chanteur et un instrument d'accompagnement (violon, flûte ou vînâ). La partie rythmique l'est par un percussionniste, qui utilise un tambour à deux faces (mridangam), et par le nattuvanar, qui utilise des cymbales appelées nattuvangam. C'est le nattuvanar qui possède le rôle le plus important puisqu'il est le chef d'orchestre et qu'il est aussi bien souvent le maître de danse ou guru de la danseuse. La tradition des hommes maîtres de danse (qui ne dansaient pas forcément eux-mêmes) est en voie de disparition. Ainsi, de nos jours, le rôle de nattuvanar est le plus souvent assuré par une femme.

Il est assez courant que le Seigneur de la danse (Shiva-Nataraja, voir plus bas) soit représenté par une sculpture placée du côté droit de la scène, et il n'est pas rare que l'on fasse brûler de l'encens.

Un récital de bharatanatyam est constitué d'une suite de pièces. La plupart d'entre elles font entre 5 et 10 minutes environ, mais certaines peuvent être plus élaborées (une demi-heure ou plus). En première approche, on peut distinguer deux types de pièces : les pièces de danse pure et les pièces narratives.

Danse pure (nritta)

Les pièces de danses pures n'ont pas de contenu narratif. Bien que tous les mouvements utilisés puissent avoir un sens dans un contexte narratif, la danse pure n'aspire qu'à mettre en valeur la beauté du mouvement. Néanmoins, une pièce qui est principalement de danse pure possède en général un sens global dans la succession des pièces qui constituent un récital. Ainsi, la première pièce d'un récital est une pièce principalement de danse pure dans laquelle on pourra voir la danseuse mimer une offrande de fleurs (Pushpanjali). Le début du récital comporte aussi très souvent un Alarippu : dans ce type de pièce, différentes parties du corps de la danseuse se mettent progressivement en mouvement (yeux, tête, bras, pieds, mains...) et le rythme de la danse s'accélère petit à petit, comme sur cette vidéo de la danseuse Rama Vaidhyanathan :

L'aspect rythmique joue un rôle prépondérant dans la musique des pièces de danse pure. La musique est en effet constituée principalement des syllabes ou onomatopées rythmiques prononcées par le nattuvanar qui actionne en même temps ses cymbales. Dans des pièces de danse pure appelées Jatiswaram, plutôt que les syllabes rythmiques, on entend le nom des notes du solfège indien. Ces notes (ou swaras) sont Sa, Re, Ga, Ma, Pa, Dha, Ni. La musique utilise alors un mode particulier, ou plus précisément un Raga de la musique carnatique, le style de musique classique du Sud de l'Inde. Avant que la danse proprement dite ne commence, la pièce débute parce qu'on appelle le Ragam Alapana (ou simplement Ragam). Il s'agit d'une improvisation mélodique sans accompagnement rythmique. (Cette improvisation se distingue de l'Alap, son homologue dans la musique du Nord de l'Inde : elle est plus courte et n'a pas non plus la même structure.) Au début de la vidéo suivante d'Apoorva Jayaraman, disciple de Priyadarsini Govind, le Ragam est interprété par la flûte :

Comme c'est souvent le cas dans les pièces de bharatanatyam, la musique de cet extrait comporte en fait plusieurs Ragas (cinq, si j'en crois la notation disponible à cette adresse). On dit ainsi que le Raga est Malika pour signifier qu'il s'agit d'une guirlande de ragas.

Danse narrative et expressive (abhinaya)

Les pièces de danse bharatanatyam que je trouve les plus passionnantes sont les pièces narratives. En théorie, des histoires de toutes sortes peuvent être racontées, mais en pratique, de nos jours, les thèmes retenus sont liés à la religion hindoue. Les pièces peuvent rendre hommage aux divinités en évoquant leurs exploits et leurs attributs, mais il s'agit là mon avis davantage d'une évocation que d'une narration. Les pièces résolument narratives racontent des épisodes de la mythologie hindoue (tirés des épopées et des Purāṇa). Parmi les pièces narratives élaborées, celles mettant en scène la dévotion pour une divinité sont les plus fréquentes et le plus souvent cette dévotion est symbolisée par l'amour d'une jeune femme (nayika) pour cette divinité qui est dans la plupart des cas Shiva, son fils Muruga ou Krishna.

Dans ces pièces, la danseuse doit faire preuve de ses qualités en abhinaya, l'art de l'expression. Il faut en effet un certain talent à la danseuse pour suggérer par ses mouvements, attitudes et expressions quel est le personnage qu'elle interprète à un instant donné, ce qu'il fait et ce qu'il ressent, et ce sans l'aide d'aucun accessoire ni costume spécifique, la tenue de la danseuse étant invariablement la même. Une difficulté supplémentaire est que la danseuse interprète tous les personnages (qui sont le plus souvent au nombre de deux).

Pour que l'histoire puisse être comprise, la danseuse utilise divers mouvements et poses. Certains mouvements sont très intuitifs, comme la façon de mimer l'éclosion de fleurs. Le chorégraphe de la Variation de l'Idole dorée dans La Bayadère l'a bien compris quand il a voulu faire couleur locale, comme on peut le voir sur cette vidéo d'Emmanuel Thibault :

D'autres mouvements des danseuses de bharatanatyam obéissent à une codification. Sur la vidéo ci-dessus, on peut ainsi remarquer la position des mains (mudra) utilisée par le danseur : Hamsasya ou Tête de cygne, cf. cet article du journal The Hindu. (Il est amusant de constater que les danseurs de l'Opéra n'utilisent pas tous la même position des mains dans cette variation. Mathias Heymann fait comme Emmanuel Thibault, mais Wilfried Romoli et Alessio Carbone joignent le pouce au majeur et non à l'index, ce qui n'est semble-t-il pas un mudra répertorié...) Un autre exemple courant de cette codification est donné la position de la main évoquant le croissant de Lune :

Chandrakala
Croissant de Lune (Chandrakala), photographie d'Aruna pour Wikipedia.

Cette codification est une des difficultés importantes qui se posent au spectateur. On peut très bien apprécier le bharatanatyam de façon naïve sans vraiment chercher à en comprendre le sens, je l'ai fait pendant plusieurs années, mais il est alors difficile de faire complètement abstraction du fait flagrant que la danse a un sens et que celui-ci reste caché.

Une problématique semblable se pose quand on va voir un ballet classique ou un opéra dans une langue étrangère (on notera qu'avec beaucoup de chanteurs, même Français, le français sonne comme une langue étrangère). Si on peut suivre le texte des opéras grâce au surtitrage, il est cependant préférable d'avoir une connaissance préalable de la trame narrative. Il en va de même pour les ballets, ne serait-ce que pour savoir que l'héroïne de La Bayadère s'appelle Nikiya et qu'elle est amoureuse de Solor ; rien dans le ballet qui se présente aux yeux des spectateurs ne permet de soupconner que tels sont leurs noms ! (À l'inverse, quand on entend l'opéra Lohengrin pour la première fois, on pourrait aimer partager avec Elsa von Brabant le fait d'ignorer le nom du héros.)

Avec le bharatanatyam, une difficulté supplémentaire se pose : en entrant dans la salle, le spectateur ne sait a priori pas quels thèmes narratifs seront traités au cours du récital ; c'est dommage, et j'estime qu'une plus grande publicité pourrait être donnée à ces thèmes préalablement aux représentations. Le spectateur n'est cependant pas totalement démuni. Plusieurs éléments peuvent l'aider à comprendre. Avant le début de chaque pièce, il est pour ainsi dire systématique qu'une voix off prononce un résumé de la pièce qui va suivre. (En Inde, ces annonces se font en général en anglais, même à Chennai. Il ne m'est arrivé qu'une ou deux fois d'entendre des annonces en tamoul.) Parmi les informations données, on pourra aussi entendre le nom du raga et du cycle rythmique (tala), le compositeur de la musique, le poète, le chorégraphe, etc. Il est heureux que les explications données par la voix off soient souvent accompagnées d'une démonstration par la danseuse des mouvements de bras et de mains les plus significatifs. Ceci permet au spectateur d'assimiler le sens de nouveaux mouvements et de les reconnaître quand la danseuse les utilisera dans son interprétation de la chorégraphie. Le spectateur peut aussi s'aider des mots prononcés par le chanteur. Les danses narratives sont en effet accompagnées d'un poème chanté. La langue est le plus souvent le tamoul, le télougou ou le sanskrit. Comme les thèmes traités par le bharatanatyam sont liés à la religion hindoue, être familier avec la mythologie hindoue favorise beaucoup la compréhension. Il n'est cependant pas suffisant de connaître le nom des divinités principales (comme Shiva ou Vishnu), puisqu'un nom ou épithète spécifique de la divinité peut être utilisé (comme Mahadeva, Svayambhu, Pashupati, Nilakantha, Padmanabha, Govinda, Hari, etc.). Suivant les noms utilisés, il est intéressant de savoir comment la divinité est représentée dans l'iconographie puisque l'on peut alors la reconnaître dans la posture de la danseuse.

Par exemple, à partir de 4'40" sur la vidéo ci-dessus, on peut voir Meenakshi Srinivasan évoquer un lotus qui en éclosant se métamorphose en Krishna, dans sa représentation la plus courante en tant que joueur de flûte (laquelle lui sert à ensorceller le cœur des bergères) :

Cette vidéo est celle de l'invocation de Krishna que Meenakshi Srinivasan avait dansé au début de ses récitals au Musée Guimet en 2012 (cf. mon billet). Cette vidéo illustre une caractéristique quelque peu déroutante des pièces évocatrices ou narratives du bharatanatyam. Bien que plutôt narratives, ces pièces comportent des passages de danse pure (jati) et il faut en fait considérer ces pièces comme une alternance entre la danse narrative et la danse pure. Du point de vue musical, cela correspond essentiellement à la domination de l'une ou de l'autre des composantes mélodique ou rythmique. Dans les parties narratives, on entendra plutôt des vers extraits d'un poème tandis que dans les passages de danse pure, on entendra plutôt des onomatopées rythmiques. Sur la vidéo ci-dessus, l'alternance entre danse pure et danse expressive se fait de façon très harmonieuse, mais le contraste entre ces deux composantes de la danse peut parfois paraître très abrupt.

La plupart des récitals de bharatanatyam comportent une pièce nettement plus développée que les autres et souvent appelée Varnam. On peut y observer l'alternance entre danse narrative et danse pure comme sur la vidéo précédente, mais à une toute autre échelle, puisqu'un Varnam dure en général plus d'une demi-heure. Les pièces narratives les plus élaborées traitent un thème, soit d'une façon continue, soit sous la forme d'épisodes bien délimités mais ayant tous un rapport avec un thème plus général. Dans mon expérience de spectateur, l'exemple fondateur fut le Varnam de Srithika Kasturi Rangan vu en février 2010 à Chennai et qui était constitué de six épidodes du Rāmāyaṇa. Un autre exemple fut Panchakanya de Gayatri Sriram au NCPA de Mumbai en juillet 2011 : les vies de cinq personnages féminins de la mythologie étaient évoquées, et notamment celle de Draupadi, le principal personnage féminin du Mahābhārata. Un thème très courant de Varnam, déjà évoqué plus haut, est celui d'une jeune femme éprise d'une divinité. Le sentiment général exprimé par la danseuse est alors l'Amour (Sringara), mais l'attitude changeante de l'héroïne dans sa relation avec la divinité permet à la danseuse d'exprimer des sentiments très variés au cours d'une pièce aussi développée que l'est un Varnam.

Ces différents sentiments ou saveurs (Rasa) sont classifiés et sont au nombre de neuf (ou huit suivant que l'on inclue ou non le sentiment de Paix). Certaines pièces de bharatanatyam sont basées sur la mise en valeur des neuf rasas (Navarasa). C'est le cas de Navarasa Mohana dans laquelle Rama Vaidhyanathan fait preuve de ses éblouissantes qualités d'expressions en explorant les réactions de neuf types de personnes voyant Krishna alors qu'il entre à Mathura pour tuer Kamsa :

De cette notion de Rasa dérive le nom donné aux personnes capables de ressentir et d'apprécier les sentiments exprimés par la danseuse : ce sont les rasikas. En Inde, quand une petite introduction est faite avant un concert de musique carnatique ou un spectacle de danse, l'orateur s'adresse souvent aux membres de l'association organisatrice et aux spectateurs en disant quelque chose comme Good evening, members and rasikas.. Il ne faut donc pas s'étonner de lire la mention Rasikas are welcome. dans les annonces de spectacles. (Accessoirement, il semble que cela signifie aussi que le spectacle est gratuit.)

Si la plupart des pièces narratives comportent des passages de danse pure, il existe aussi des pièces de pure abhinaya, certaines étant appelées Padam ; elles sont souvent interprétées vers la fin du récital. La musique est alors résolument mélodique et le tempo modéré. Ce type de danse se compare assez bien avec l'adage en danse classique occidentale. La vitesse est mise entre parenthèses : les qualités d'expression priment, et ce sont les danseuses les plus expérimentées qui s'y révèlent les plus convaincantes. N'ayant vu que trop rarement ce type de pièces, mon échantillon n'est sans doute pas très représentatif, mais il m'a semblé que les thèmes liés à Krishna avaient une certainte importance dans ce type de pièces. Un thème particulièrement délicieux est celui de l'amour filial de Yashoda pour l'espiègle Krishna. Dans la vidéo ci-dessous, la danseuse fait l'éloge de Vishnu qui est ici appelé Narayana ; elle commence par le représenter couché sur l'Océan cosmique (cf. plus bas) puis fait l'éloge de sa beauté sous la forme de Krishna (qui joue de la flûte, qui est paré de bijoux, etc) :

Les récitals de bharatanatyam se terminent presqu'invariablement par une pièce de danse pure appelée Tillana. Le rythme est assez vif, les mouvements sont circulaires. La beauté du mouvement et la joie qu'elle procure laissent une agréable impression finale aux spectateurs. S'il est en principe constitué essentiellement de danse pure, le Tillana peut aussi être narratif. Les deux vidéos ci-dessous sont les deux parties d'un très réjouissant Tillana du répertoire carnatique (composé par Oothukadu Venkata Kavi) qui met en valeur l'espiègle enfant Krishna qui vient à bout du serpent Kaliya qui empoisonnait les eaux d'un étang situé près de la rivière Yamuna :


Iconographie

Dans cette dernière partie, je décris quelques images classiques de l'iconographie hindoue qui sont fréquemment utilisées dans le bharatanatyam.

Shiva

La divinité la plus importante dans le bharatanatyam est Shiva. Sous le nom de Nataraja, c'est le Seigneur de la danse. Il est souvent présent sur scène sous cette forme :

Photo shiva-nataraja
Shiva-Nataraja

On ne le voit pas forcément très bien sur cette petite sculpture un peu cheap, mais la main droite supérieure porte le tambour Damaru, symbole de création. La main gauche supérieure porte le feu, associé à la destruction. Le bras gauche inférieur fait penser à la trompe d'un éléphant. La main droite inférieure fait un signe de protection. La jambe gauche est levée et avec le talon du pied droit, Nataraja écrase Apasmara, le démon de l'ignorance.

Sur la vidéo ci-dessous, on peut voir la danseuse Nikolina Nikoleski prendre la pose caractéristique de Shiva-Nataraja, et à partir de 5'20", détail intéressant, on la voit écraser le démon de l'ignorance avec son talon :

Cette vidéo évocatrice de Shiva mérite d'être vue en entier. Le morceau de musique utilisé est très connu (Bho Shambho) ; on peut lire à son propos un billet du blog Music to my ears.

Photo 0247
Statue de Shiva en arrière-plan, Haridwar

La sculpture en arrière-plan sur cette photographie est une des représentations les plus courantes de Shiva et de ses attributs. Ces attributs sont également mis en valeur dans la vidéo ci-dessus. Dans son bras gauche, il porte le trident auquel est accroché le tambour Damaru. Un serpent est enroulé autour de son cou. Il porte un collier de Rudraksha. Un troisième œil est situé au milieu de son front. Ses cheveux forment un chignon tressé dans lequel on distingue le croissant de Lune. Certains concepteurs de fontaines ajoutent un jet d'eau symbolisant la rivière Ganga s'échappant du chignon de Shiva, comme au temple Shri Durgiana à Amritsar :

Photo 0156
Shiva, Temple Shri Durgiana, Amritsar

Vishnu

Une des plus belles images de l'iconographie hindoue est à mon avis celle de Vishnu couché sur le serpent Shesha (ou Ananta) qui flotte sur l'Océan cosmique. De son nombril émerge un lotus sur lequel se tient Brahma, ce qui vaut à Vishnu le nom de Padmanabha :

Vishnu couché
Vishnu couché sur le serpent (détail d'un gopuram du temple Kapaleeshwarar à Chennai).

On peut noter que Lakshmi, l'épouse de Vishnu, est en train de lui faire un massage. Par ailleurs, Vishnu porte dans sa main droite supérieure le Disque (Cakra).

Cette image a été réinterprétée par Amruta Patil dans son magnifique roman graphique Parva (premier volume d'une trilogie sur le Mahābhārata) :

Couverture de Parva
Couverture de Parva d'Amruta Patil

(Ce livre peut constituer une très bonne introduction à l'iconographie hindoue.)

La représentation de Vishnu couché est une des plus élégantes qui soient dans le bharatanatyam. Elle apparaissait au début de la vidéo de Padam un peu plus haut. C'est aussi celle que l'on voit sur cette photographie du maître de danse C. V. Chandrasekhar :

C. V. Chandrasekhar
C. V. Chandrasekhar évoquant Vishnu-Padmanabha, photographie chipée sur le site de The Hindu.

Krishna

Krishna est un des avatars de Vishnu, un des plus populaires avec Rama. Dans la littérature indienne, il peut être le très jeune garçon espiègle qui commet des bêtises (comme voler du beurre ou manger du sable) et qui inspire de tendres sentiments à Yashoda, sa mère adoptive. C'est aussi celui qui enchante les bouvières (gopis) par le son de sa flûte. Parmi elles se trouve Radha, dont le Gîta-Govinda de Jayadeva narre les amours avec Krishna, un thème souvent utilisé dans le bharatanatyam et qui peut être considéré comme une métaphore de la dévotion à la divinité. Enfin, Krishna est le cocher d'Arjuna dans le Mahābhārata (ceci lui vaut le nom de Parthasarathy). Quelques uns de ces aspects ont déjà été évoqués plus haut, alors je me contenterai de l'image suivante, parfois évoquée dans des chorégraphies de bharatanatyam, et qui montre Krishna en train de soulever le mont Govardhana avec un seul doigt afin d'abriter les bouviers qui subissaient les pluies lancées par le dieu Indra, furieux que les villageois délaissent son culte :

Photo 0092
Krishna soulevant le mont Govardhana, Krishna Temple, Vrindavan, Uttar Pradesh

Sarasvati

Sarasvati
Sarasvati peinte par Raja Ravi Varma.

Divinité associée à Brahma, Sarasvati est la déesse de la connaissance et des arts. À ce titre, il est assez courant qu'elle soit évoquée au début d'un récital de bharatanatyam. Dans ce que l'on peut considérer comme une version indienne d'Apollon musagète (Balanchine), on peut ainsi voir la danseuse suggérer la vînâ dont Sarasvati joue ou encore un stylet dont on peut se servir pour écrire.

Où voir du bharatanatyam à Paris ?

Depuis que le Théâtre de la Ville ne propose plus de spectacles de danses indiennes, il faut se tourner vers des institutions un peu spécialisées :

  • L'Auditorium du Musée Guimet : Cette salle programme des spectacles liées aux cultures d'Asie. Les danses indiennes et le bharatanatyam y sont programmés régulièrement. Ce week-end (vendredi 15 et samedi 16 novembre 2013), la Chidambaram Dance Company sera présente pour pour deux représentations. A priori, l'originalité de ce spectacle de bharatanatyam est qu'il mettra en scène un ensemble composé de plusieurs danseuses et d'un danseur. D'après mes recherches, il semblerait que le thème de la pièce principale de ce programme soit la divinité androgyne Ardhanarishvara (mi-Shiva mi-Parvati).
  • Le Centre Mandapa : Parmi les activités proposées par le centre, on peut signaler notamment des cours de bharatanatyam et chant carnatique, mais pour ma part j'y vais régulièrement pour les récitals de danses indiennes qui sont proposés dans la petite salle de spectacle. Les deux prochains récitals de bharatnatyam programmés sont liés au passage de la Chidambaram Dance Company puisqu'une des danseuses de la compagnie Arupa Lahiry s'y produira le lundi 18 novembre et la guru Chitra Visweswaram le mardi 19 novembre.

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Planning de novembre 2013

2013-11-07 12:25+0100 (Orsay) — Culture — Musique — Opéra — Danse — Culture indienne — Planning

Voici mon programme de spectacles pour le mois de novembre :

  • 8 novembre 2013 (Cité de la musique) : Je me réjouis de voir l'altiste Grégoire Simon dans un rôle soliste pour une des œuvres programmées, quoique que je ne connaisse rien des compositeurs au programme de ce concert de l'Ensemble Intercontemporain...
  • 9 novembre 2013 (Onyx, Nantes) : Cela fait plus de trois ans que je n'ai pas vu Shantala Shivalingappa. Je me réjouis donc beaucoup de la voir danser dans ce programme mêlant danse contemporaine et kuchipudi. Ce n'était pas très raisonnable, mais je vais faire l'aller-retour à Nantes rien que pour ce spectacle.
  • 14 novembre 2013 (Musée d'Orsay) : En marge de l'exposition Allegro Barbaro, le Musée d'Orsay organise des concerts de musique de chambre. Le quatuor Takács interprétera notamment le quatuor nº3 de Bartók et le quatuor nº2 “Lettres intimes” de Janáček, ce dont je me réjouis beaucoup.
  • 15 novembre 2013 (Salle Pleyel) : J'ai trop peu l'occasion d'entendre la musique de Kurl Weill ou le chant d'Anne Sophie von Otter. J'assisterai donc à ce concert du Philharmonique de Radio France.
  • 16 novembre 2013 (Musée Guimet) : Je suis très curieux de découvrir la forme que peut prendre le bharatanatyam quand il est dansé par une compagnie de ballet, en l'occurrence la Chidambaram Dance Company de Chitra Visweswaram. Il m'est souvent arrivé de voir plusieurs danseurs associés dans un même programme, mais ils n'étaient jamais utilisés de façon élaborée dans des pièces narratives. J'espère que ce programme sera bien plus convaincant de ce point de vue-là
  • 16 & 17 novembre 2013 (Mairie du XXe) : L'Association Les Comptoirs de l'Inde dont je suis membre organise le troisième salon L'Inde des livres. Parmi les animations proposées, il y aura notamment du bharanatyam par les élèves de Jyotika Rao, de la danse odissi par la danseuse-écrivaine Radhika Jha et du chant dhrupad par Jérôme Cormier (qui sera accompagné par ses élèves, dimanche à 17h30...).
  • 18 novembre 2013 (Opéra Comique) : La magnifique Barbara Hannigan chantera dans cet opéra récent de George Benjamin intitulé Written on Skin.
  • 19 novembre 2013 (Centre Mandapa) : La guru de la Chidambaram Dance Company, Chitra Visweswaram, interprètera des pièces narratives et expressives (abhinaya) dans un récital solo. (La veille, le centre accueillera un récital solo de son élève Arupa Lahiry.)
  • 22 novembre 2013 (Chez Malavika) : Récital de danse odissi par Bithika Misry.
  • 24 novembre 2013 (Salle Pleyel) : Je n'ai pour le moment jamais entendu la pianiste Martha Argerich en concert. Ceci sera réparé à l'occasion de ce récital en duo avec le violoniste Gidon Kremer.
  • 26 novembre 2013 (Salle Gaveau) : Daniel Vagner, le fabuleux altiste solo de l'Orchestre Colonne interprètera le concerto de Bartók !
  • 27 novembre 2013 (Conservatoire de Paris) : Toutes les occasions sont bonnes d'entendre la musique de Prokofiev. Ce sera pour une version réduite de Roméo et Juliette pour un piano, deux altos et des élèves-danseurs du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris.
  • 28 novembre 2013 (Musée d'Orsay) : Dans la série de musique de chambre du Musée d'Orsay, j'assisterai aussi au concert Bartók/Dohnányi/Brahms du Quatuor Prážak.
  • 30 novembre 2013 (Cité de la musique) : L'Orchestre de chambre de Paris jouera des œuvres vocales dans une salle davantage à la mesure de son effectif que ne l'est le Théâtre des Champs-Élysées où il se produit habituellement.

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Vaibhav Arekar et Anuya Rane au Musée Guimet

2013-11-01 06:30+0100 (Orsay) — Culture — Musique — Danse — Danses indiennes — Culture indienne

Auditorium du Musée Guimet — 2013-10-19

Vaibhav Arekar, Anuya Rane, bharatanatyam, nattuvangam

Arun Gopinath, chant

Kiran Gopinath, mridangam

Smt. Kamala, violon

Shankara Shiva Shankara

Danse de Shiva

Bhakti

Shakti

Narmade Hara Hara

Ce spectacle de bharatanatyam a commencé par une intervention du chanteur qui a interprété une composition sur le Tala Adi (8 temps) précédée du Ragam (une brève introduction au mode musical). La première pièce de danse (introduite cette fois-ci par un Ragam du violon) était intitulée Shankara Shiva Shankara et mettait en scène les deux danseurs qui ont évoqué certaines aspects de Shiva. On observe des éléments très classique (le croissant de Lune, la déesse Ganga jaillissant de son chignon) et des épithètes un peu plus rares sont aussi illustrés : Nilakantha (la gorge bleue), Pashupati (le gardien du troupeau). Cette évocation est suivie d'un moment de danse pure assez élaboré, dont la vitesse s'est progressivement accélérée et qui a comporté une offrande de fleurs d'autant plus symbolique que la divinité n'était pas représentée sur scène par une sculpture. J'ai beaucoup apprécié cette pièce qui associait de façon intelligente les deux danseurs. Dans les passages de danse pure, s'il est essentiellement agi de danse synchronisée, il m'a semblé déceler une certaine originalité dans le placement des deux danseurs.

Cette première pièce m'a mis dans de très bonnes dispositions pour la suite, je pensais même que j'étais sur le point de faire l'expérience d'une conception du bharatanatyam qui réponde à mes envies, mais mes espoirs de voir ces deux danseurs interpréter ensemble des pièces narratives élaborées ont été vains puisque la danse n'a plus comporté que des solos...

Vaibhav Arekar s'installe à sa place avec les musiciens pour diriger la suite du récital avec les cymbales (nattuvangam) tandis qu'Anuya Rane, s'exprimant dans un délicieux français, présente les pièces qu'elle va interpréter. Sa première pièce est une Danse de Shiva. C'est un type de pièce que j'affectionne tout particulièrement. Elle met en valeur l'aspect viril de la danse, la danseuse étant comme possédée par le Seigneur de la danse Nataraja. De tout le récital, c'est la pièce qui m'a le plus marqué. La danseuse a évoqué le serpent enroulé autour du cou de Shiva, son croissant de Lune, son tambour Damaru, la déesse Ganga. La danseuse a bien sûr utilisé la pose caractéristique du Seigneur de danse Nataraja. Vers la fin de la pièce, elle a également évoqué les arts en suggérant une vînâ et un tambour, ainsi que Vishnu et Brahma qui sont associés dans la représentation classique de Vishnu-Padmanabha, magnifiquement mise en valeur par la danseuse.

La pièce suivante est aussi dédiée à Shiva. Elle est résolument narrative. Dans ce type de pièce appelé Nindastuti, la dévôte n'est pas représentée comme étant amoureuse de la divinité, mais elle apparaît comme une amie de la divinité et elle en fait l'éloge d'une façon ironique. Placée devant une image du dieu pour lequel elle accomplit quelques rites (aarti), elle raille son indifférence, se moque du fait que sa monture soit un taureau (Nandi) plutôt qu'un char tiré par des chevaux. Il ne possède pas la Lune toute entière, mais seulement un croissant. Dans sa pose Nataraja, il ne trouve même pas d'endroit pour poser son deuxième pied ! J'ai apprécié cette délicieuse pièce qui a mis en valeur les qualités d'expression de la danseuse.

La dernière pièce interprétée par Anuya Rane était consacrée à Shakti, le principe féminin qui peut prendre plusieurs formes, dont Uma/Parvati, Sarasvati, Lakshmi, Durga/Kali. Je retiens notamment la forme terrifiante de Kali et l'évocation de la victoire de Durga sur Mahishasur qui lui vaut le nom de Mahishasuramardini, une scène qui est représentée dans les grottes sculptées de Mahabalipuram :

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Le moment le plus intense de la narration de cet exploit de Durga est celui où elle utilise son trident pour venir à bout du démon. Ce fut d'autant plus impressionnant pour moi que j'étais assis au premier rang et qu'elle a maintenu les yeux grand ouverts pendant de longues secondes en regardant précisément dans ma direction.

Après ces trois solos dansés par Anuya Rane, le chanteur et le percussionniste se sont livrés à un délicieux jeu de questions et réponses sur un cycle rythmique à 8 temps (Adi Tala). Les deux danseurs ont ensuite échangé leurs rôles et Vaibhav Arekar a interprété la pièce principale de ce récital : Narmade Hara Hara. Elle évoque la longue circumambulation des pèlerins autour de la rivière Narmada : ils commencent du côté de Bharuch au Gujarat sur la rive Nord, puis remontent jusqu'aux sources de la rivière, et progressant en laissant toujours la rivière sur leur droite, ils peuvent redescendre jusqu'à son embouchure, revenant ainsi à leur point de départ (mais sur l'autre rive). Les différentes séquences de cette pièce racontent diverses histoires liées à la rivière et au parcours des pèlerins. Cela commence tout naturellement par le mythe de la naissance de la rivière, fruit des gouttes de sueur du danseur cosmique Shiva-Nataraja (qui est donc évoqué pour la troisième fois au cours de ce programme !). Cette évocation fut un véritable régal ! Vaibhav Arekar ne fait pas ses frappes de pieds à moitié ! On voit ensuite les pèlerins effectuer des rites en l'honneur de la rivière au début de leur pèlerinage. En remontant aux sources de la Narmada, ils seront plus tard témoins d'un miracle : les chutes d'eau font prendre aux rochers la forme de lingams. J'ai oublié le lien de la légende suivante avec la Narmada, mais le danseur a évoqué le démon Bhasmasura qui avait obtenu par ses austérités le privilège de transformer en cendres quiconque il toucherait. Les dieux utilisèrent une ruse pour l'éliminer. Ainsi, l'enchanteresse Mohini intervint et lui demanda de reproduire les mouvements de danse qu'elle ferait, ce qu'il accepta sans se méfier, mais il mourut quand, reproduisant la chorégraphie de Mohini, il dut toucher son propre front. Quand les pèlerins passent près de l'hermitage d'Anasuya, la légende de cette femme est évoquée : les trois dieux de la Trinité hindoue vinrent lui demander de leur servir un repas toute nue, ce qu'elle ne put qu'accepter, mais elle les transforma préalablement en de très jeunes enfants. La fin de la pièce comportait un message politique déplorant la construction du grand barrage venant troubler le cours naturel de la Narmada. J'ai trouvé très intéressante cette pièce au sujet tout à fait original. Cependant, si le danseur a été exceptionnel dans certains passages narratifs ou évocateurs, d'autres m'ont moins convaincu (parfois, il n'était même pas évident pour moi de savoir s'il représentait un personnage féminin ou masculin). J'ai aussi été troublé par une certaine perplexité à propos de la structure de la pièce. Celle-ci était constituée d'une alternance entre récitatifs et passages dansés. Pendant ces récitatifs, le danseur exécutait des mouvements plus proches du théâtre que de la danse tandis qu'Anuya Rane racontait l'histoire correspondant à ce que nous montrait le danseur. La fonction de ces récitatifs n'était pas très claire. Parfois, il s'agissait d'une explication de ce qui allait être développé dans la danse, et parfois, et à vrai dire le plus souvent, la narration était concentrée dans ces récitatifs et la danse perdait son caractère narratif et se transformait en surplace émotionnel à la manière des airs d'opéra baroque... Néanmoins, ce fut une très belle pièce de bharatanatyam !

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