Weblog de Joël Riou

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Le cycle Kurtág à la Cité de la musique

2012-09-28 14:09+0200 (Orsay) — Culture — Musique

La Cité de la musique a eu la très bonne idée d'organiser un cycle Bach/Kurtág. J'avais déjà eu l'occasion d'entendre un peu de Kurtág en 2010 lors de la Biennale de quatuors à cordes et à l'Opéra Garnier dans le cadre du festival d'Automne.

Cité de la musique — 2012-09-20

Ensemble Intercontemporain

Patrick Davin, direction

Anamorphoses, d'après L'art de la fugue : Contrapunctus VI (Johannes Schöllhorn/Bach)

L'Art de la fugue : Contrapunctus I, Canon all'ottava (Bach/Ichiro Nodaïra)

Anamorphoses, d'après L'art de la fugue : Canon in Hypodiapason, Canon per augmentationem in contrario motu 3, Contrapunctus XI (Johannes Schöllhorn/Bach)

L'Art de la fugue : Contrapunctus V (Bach/Ichiro Nodaïra)

Anu Komsi, soprano

Quatre Caprices op. 9, György Kurtág

Quatre Poèmes d'Anna Akhmatova, György Kurtág

L'Art de la fugue : Contrapunctus VI a 4 in stylo francese (Bach/Ichiro Nodaïra)

Anamorphoses, d'après L'art de la fugue : Contrapunctus IX, Contrapunctus X, Contrapunctus I (Johannes Schöllhorn/Bach)

L'Art de la fugue : Fuga a soggetti (fragment) (Bach/Ichiro Nodaïra)

Cela a commencé pour moi jeudi soir avec ce concert de l'ensemble Intercontemporain, que j'entendais pour la première fois dans son cadre naturel : la salle des concerts de la Cité de la musique. Cette année, j'ai en effet décidé d'aller à quelques uns des concerts que l'ensemble va y donner. Ce concert est dédié à la mémoire du compositeur Emmanuel Nunes récemment décédé.

Deux compositeurs contemporains ont revisité l'Art de la fugue. Les transcriptions Ichiro Nodaïra m'ont plu, et tout particulièrement celles dont l'orchestration mettait en valeur les instruments à vents.

Je suis en revanche passé complètement à côté des Anamorphoses de Johannes Schöllhorn qui a découpé la partition en miniscules bouts qu'il a dispersé dans tous les coins de l'orchestre. Les pièces gardent le nom des contrepoints originaux mais n'ont plus grand'chose de contrapuntique, les lignes mélodiques passant d'un instrument à autre en permanence. Le matériau pouvait être aussi être très étiré dans le temps. Je ne sais pas si en accéléré, cela ressemblerait à quelque chose, mais en tout cas, tel quel, le contrepoint nº1 était méconnaissable. Indépendamment de la question de savoir ce qu'était devenu l'Art de la fugue dans cette œuvre, j'ai trouvé globalement assez disgracieux le son de l'orchestre, je me serais presque cru dans une œuvre de Brice Pauset.

Restent les deux ensembles de poèmes mis en musique par Kurtág. Les impressions qu'elles me laissent sont très fugitives, en dehors du fait que la voix d'Anu Komsi semblait idéale pour Quatre caprices (en hongrois), l'œuvre alliant parole et chant.

Cité de la musique — 2012-09-22

Márta Kurtág, György Kurtág, piano

Adieu, Haydée I

Nun komm, der Heiden Heiland, BWV 599 (Bach)

L'homme n'est qu'une fleur (... Sons entrelacés)

Prélude et choral

Nœuds (Scherzo)

Antienne en fa dièse

Lamentation I

Hommage à Christian Wolff (... comme dans un rêve)

Jeu avec les harmoniques

... une feuille d'esquisse pour Tünde Szitha...

... et encore une fois l'homme n'est qu'une fleur

Coups-Querelle

Esquisse pour “Hölderlin” de János Pilinszky

Sonatine de la Cantage Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit (Actus tragicus), BWV 106 (Bach)

Cloches — Hommage à Stravinski

Choral furieux

Hoquetus

Avec les paumes

Campanule

Chardon

Le Lapin têtu

Merran's dream (Caliban detecting-rebuilding Mirranda's dream)

Hommage à Domenico Scarlatti

Aus der Ferne

Duo nº3 en sol majeur, BWV 804 (Bach)

Das alte Jahr vergangen ist, BWV 614 (Bach)

Alle Menschen müssen sterben, BWV 643 (Bach)

Trio-sonate nº1 en mi bémol majeur, BWV 525 (Bach)

Lamentation 1/a

Lamentation 2 (In memoriam Ligeti Ilona)

Galipette (roulé-boulé)

Hommage à K. M.

O Lamm Gottes unschuldig, BWV 618 (Bach)

Évocation de Petrouchka

Amour, amour, souffrance amère

Hommage à Soproni — In memorium matris carissime

Hommage à Halmágyi

Bribes de mémoire d'une mélodie de collindă

Le grand moment du week-end, c'était ce concert de Márta et György Kurtág dont le programme détaillé n'a été fourni qu'à l'issue du concert. Le concert ayant duré à peine plus d'une heure et demie (trois bis et deux standing ovations comprises), on comprendra à la lecture de la liste des œuvres que celles-ci étaient en général très courtes. Beaucoup de pièces sont des jeux (Játékok en hongrois) pour deux ou quatre mains composés par György Kurtág. Ils sont interprétés par l'un ou l'autre des Kurtág ou par les deux. Parmi ces derniers, quelques jeux de questions et réponses, éventuellement en forme de défi, jouant autour de deux ou trois notes et naviguant dans une large gamme de nuances. Cette musique est parfois extrêmement drôle ! Le programme inclut également des transcriptions d'œuvres de Bach. Je les ai toutes aimées, pas seulement un peu, ni même beaucoup, mais carrément à la folie, s'agissant de la Sonatina de la cantate “Actus Tragicus” BWV 106, qui a d'ailleurs été jouée en bis après un numéro comique de mime de Márta alors qu'elle et György fouinaient chacun dans sa pile de partitions.

Le concert peut être visionné sur Cité de la musique live. Ma trombine apparaissait furtivement à la fin de cette vidéo avant qu'elle ne soit montée. La densité de pixels ne permettait pas de distinguer le rare état de contentement dans lequel ce concert m'avait transporté.

Le dimanche avait lieu une master class de György Kurtág. L'amphithéâtre de la Cité de la musique était plutôt bien rempli. Aussi bien le matin que l'après-midi j'ai néanmoins pu me placer au premier rang en compagnie de Musica Sola, sans l'enthousiasme duquel à propos de Kurtág pédagogue je ne me serais sans doute pas levé aux aurores un dimanche matin. Il y a en effet eu deux sessions de trois heures chacune (sans pause !) consacrées à des quatuors à cordes. Les deux sessions ont été très différentes !

Amphithéâtre de la Cité de la musique — 2012-09-23

György Kurtág, master class

Quatuor Psophos

Éric Lacrouts, Bleuenn Le Maitre, violons

Cécile Grassi, alto

Guillaume Martigné, violoncelle

Quatuor à cordes nº7 en fa majeur op. 59 nº1, Beethoven

Le quatuor Psophos étant français, la master class s'est déroulée en français. György Kurtág cherchait parfois ses mots et a dû délicieusement demander une fois à un des musiciens de mettre plus ou moins de cheveu en utilisant son archet, mais globalement il a bien réussi à se faire comprendre.

Les musiciens ont joué le début de chacun des quatre mouvements du quatuor nº7 de Beethoven. Kurtág leur a ensuite fait travailler différents passages. Le sens de la précision de Kurtág est assez impressionnant. Il a par exemple fait travailler pendant peut-être une dizaine de minutes le second violon sur une seule note ! Il utilise très souvent le piano pour montrer des différences entre ce qu'il entend et ce qu'il voudrait entendre. Sa facilité à faire entendre des détails aussi subtils est ahurissante. Très souvent, il utilise sa voix pour montrer le phrasé et les variations de nuances qu'il aimerait que les musiciens jouent. Je suis sûr que s'il faisait du dhrupad pendant son temps libre, Kurtág y excellerait... Sa façon d'enseigner me rappelle en effet celle de Marianne Svašek lors d'un stage en février. Au lieu de Re-ne-ne ou de Ri-num, il fait des yopopom et titiyapapa. Attention, pas n'importe quel titiyapapa ! Il semble attacher une extrême importance au discours musical. Il n'hésite pas à comparer le contexte dans lequel un des musiciens va faire son entrée à des situations de la vie courante. Il peut ainsi dire à l'un d'entre eux : vous allez dire quelque chose de vraiment important. Il compare également ce quatuor à la Symphonie Pastorale (et à l'ouverture Léonore III) et tente parfois de replacer une phrase à jouer dans le contexte de la symphonie : on est après l'orage, et les paysans se mettent à chanter. (Bon, il a aussi comparé les sonorités de quelqu'instrument à cordes à celles d'une chèvre ou d'un tracteur...)

Parmi les choses travaillées avec le quatuor du matin : le phrasé. J'ai beaucoup aimé sa façon d'expliquer la gamme de possibilités entre le legato et le staccato. Même dans une suite de notes liées, bien faire entendre chaque note avant de passer à la suivante ! Pour obtenir ses fins, il faisait travailler les musiciens parfois individuellement, parfois par deux ou trois, ou tous ensemble. S'il a rarement complimenté les musiciens (ce que faisait néanmoins Márta lors de ses peu nombreuses interventions), une certaine jubilation se faisait sentir quand il arrivait à obtenir ce qu'il voulait.

Parmi les citations plus ou moins mystérieuses, je retiens C'est pas du solfège !, Cette mélodie ne laisse pas pénétrer le silence., À l'intérieur, vous n'êtes pas assez rythmique. (Márta). Le pompon revient aux pianissimi quasi forte cantabile ‽

À la fin des trois heures de master class, les musiciens français étaient pour ainsi dire devenus un petit peu hongrois ! :-)

Amphithéâtre de la Cité de la musique — 2012-09-23

György Kurtág, master class

Quartetto di Cremona

Cristiano Gualco, Paolo Andreoli, violons

Simone Gramaglia, alto

Giovanni Scaglione, violoncelle

Quatuor à cordes nº4 Sz. 91, Bartók

L'après-midi, c'est au tour du Quartetto di Cremona. Au programme, Bartók et Beethoven. Il fallait s'y attendre : le temps étant limité, il n'y aura en fait que du Bartók. Si mes toutes premières rencontres avec la musique de Bartók ne m'avaient à l'époque guère convaincu et que d'autres concerts me l'ont fait apprécier bien davantage, l'audition du quatuor nº4 fait entrer définitivement Bartók dans ma catégorie compositeur génial. Au début de la master class, le quatuor de Crémone l'a joué en entier (à part une petite interruption dans le premier mouvement). Ç'aurait été dans le cadre d'un concert, j'aurais été épaté. D'ailleurs, le public jusque là silencieux a applaudi à la fin du dernier mouvement.

Pourtant, pour Kurtág, tout ou presque était apparemment à revoir.

Certaines images utilisées par Kurtág étaient aussi parlantes que le matin, comme lorsqu'il a expliqué comment jouer un crescendo particulier comme une montée d'intensité à couper le souffle : crescendo suffocato quasi crescendo asthmatico (il faut imaginer Kurtág en train de mimer une crise d'asthme). Cependant, cette deuxième master class a été beaucoup plus technique que celle du matin. Il a souvent été question d'harmonie. J'étais assez vite dépassé en l'entendant parler de la dominante de la dominante, de tierces ou de sixtes que l'on n'entendait pas assez, de cluster majeur/mineur/chromatique. Enfin, même si je vois à peu près ce que cela peut vouloir dire, le moins que je puisse dire est que cela ne me parlait pas beaucoup... Contrairement à la master class du matin où il était possible de suivre sans connaissances techniques particulières, on pouvait avoir ici l'impression d'espionner une discussion passionnante dans une langue inconnue par le trou de la serrure. C'était particulièrement frappant pendant la longue discussion du début sur les seules deux premières mesures du quatuor. Kurtág ne se donnait pas en spectacle (une impression donnée par d'autres musiciens dans certaines vidéos de master classes). Au contraire, tout son être était sous l'empire de la musique et seul semblait lui importer de faire bien travailler les musiciens du quatuor.

Pour ce qui est de la langue, cette master class s'est déroulée en anglais, mais aussi en français, avec même un peu d'italien et d'allemand. Le nom des notes était parfois dit à l'anglaise C-D-E-... ou à la française do-ré-mi-.... Les interventions en hongrois de Márta étaient traduites par György.

Si la master class était difficile à suivre pour moi, pour la raison évoquée plus haut, mais aussi parce que le quatuor de Bartók n'est pas exactement structuré comme un quatuor de facture plus classique... Ne connaissant pas l'œuvre, il m'était difficile de situer les différents fragments qui étaient travaillés.

Toutefois, plusieurs enseignements se sont dégagés sur l'interprétation de la musique de Bartók. Kurtág a expliqué qu'après la Seconde Guerre mondiale, les pianistes hongrois jouaient Bartók Allegro Barbaro. Il a un peu dit à notre cher et valeureux quatuor qu'ils le jouaient comme ça (ce qu'ils ne niaient pas d'ailleurs ! c'est comme ça qu'on leur avait appris). Un des points essentiels de Kurtág était de dire qu'il y avait des centaines de manières de jouer fortissimo et non pas une seule. Aussi, la musicalité est pour lui more important than to make noise et the pianissimo should be more intense than the fortissimo.. Qu'ils jouent donc vigoroso transparenza, qu'ils fassent certes des accents, mais des accents qui n'empêchent pas d'entendre la mélodie.

Les musiciens du quatuor ont paru éberlués par ces révélations. Il y eut un moment de flottement et d'incompréhension et puis à la suggestion de Kurtág, Andras Keller qui assistait à la master class a demandé la permission au premier violon d'utiliser son instrument pour leur montrer ce que Kurtág attendait. Les musiciens ont pour ainsi dire paru changer de religion pendant cette master class. Ils semblaient très reconnaissants à Kurtág de les avoir éclairés, tout en étant conscients du travail à accomplir pour mettre en pratique ces principes à la totalité de ce quatuor (sans parler des autres...).

Ailleurs : Musica Sola.

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Commentaires

1. 2012-09-28 19:18+0200 (Genoveva)

Je ne suis pas du tout au niveau pour Kurtag ! il faut que je me prenne par la main et que je franchisse le cap !

2. 2012-09-28 22:51+0200 (Joël)

Tu peux regarder le concert à quatre mains de samedi dernier : <URL: http://www.citedelamusiquelive.tv/Concert/0992349/duo-marta-et-gyorgy-kurtag-johann-sebastian-bach-gyorgy-kurtag.html >. Chaque morceau doit faire au maximum autour de deux minutes...

3. 2012-09-29 15:13+0200 (DavidLeMarrec)

En plus, avec deux ensembles d'esthétiques complètement contrastées...

Cette recension fait envie. (De toute façon, je n'étais pas disponible, mais...)

Merci !


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