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Le Ring de Budapest

2012-06-22 17:56+0200 (Orsay) — Culture — Musique — Opéra — Budapest

À l'automne, j'avais découvert la Symphonie Écossaise à la sauce Cleveland. J'avais sincèrement aimé. Et puis, j'entendis à nouveau cette œuvre lors d'un concert de l'Orchestre de Paris. Le plaisir d'écoute avait alors été tout autre. Une autre métamorphose s'était produite avec le concerto pour piano nº2 de Bartók, joué par ce même orchestre sous la direction de Pierre Boulez. J'avais aimé, mais là encore, quand les musiciens du Budapest Festival Orchestra (dirigés par Iván Fischer) vinrent à Pleyel pour l'interpréter, j'eus l'impression d'entendre une autre œuvre, tellement supérieure à ce que j'avais entendu la première fois.

Entre le Ring donné en 2010 et 2011 à l'Opéra Bastille sous la direction de Philippe Jordan et celui que je viens d'entendre à Budapest avec Laurent et Klari, c'est le même genre de phénomène qui s'est produit, et ce sont encore des musiciens hongrois qui se distinguent par leur interprétation ! Je commence à souscrire à l'opinion de Klari selon laquelle les Hongrois auraient, du fait de leur langue, une prédisposition à bien jouer les accents. Le rythme de la musique n'en est que plus perceptible. Le phénomène est particulièrement frappant pour les contrebasses de l'orchestre symphonique de la radio hongroise, qui font mur au fond de la fosse, au centre. À chacune de leurs entrées, c'est comme si le sol se mettait à trembler tellement ils sont énergiques. Ils ont confiance en la solidité de leur archet et de leurs cordes. Parfois, c'est comme s'ils écrasaient celui-ci sur celles-là. Pour moi, c'est du jamais vu... Si les impressionnantes contrebasses sont les plus adorables à regarder (et le contrebassiste solo présent pour Das Rheingold et Die Walküre était époustouflant), les autres pupitres de cordes ne sont pas en reste. Les quelques moments de la tétralogie où seuls les instruments à cordes jouaient m'ont procuré un immense plaisir.

Les instruments à vents sont magnifiques également. Je ne sais si je dois cette sensation à la bonne acoustique de la salle ou au fait d'avoir vue sur les vents, mais pour la première fois j'ai pu apprécier certains aspects de l'orchestration de Wagner que je ne soupçonnais pas, notamment la modification du timbre des cordes par la superposition de vents (les flûtes tout particulièrement).

Le son parfois clair parfois inquiétant des cuivres (surtout quand ils jouent avec la sourdine) serait tout à fait inouï pour moi si un autre orchestre hongrois ne m'avait initié à ces sonorités dans Bartók. Dans la scène où Siegfried essaie de communiquer avec l'Oiseau, le cor anglais fera rire de bon cœur toute la salle en jouant (volontairement) faux. Passant juste après lui, le cor solo viendra impérialement jouer le motif de l'Appel du fils des bois, la salle retenant son souffle devant tant de majesté, alors que le musicien est comme seul au monde, sur scène, en habit. Avant chaque acte, une fanfare composée de quelques musiciens de l'orchestre interprétait formidablement bien quelque motif tiré de l'acte qui allait suivre. Lors de la toute dernière fanfare, alors que nous étions tous près d'eux, Klari, Laurent et moi n'avons pas pu nous retenir de continuer à applaudir alors qu'ils repartaient : nous avons eu droit à un salut et un merci rien que pour nous.

Ce serait mentir d'affirmer que l'orchestre ait été parfait pendant les quinze heures de musique de ce Ring, mais ils ont fait preuve de tant de qualités que les petites imperfections paraissent peu de choses par rapport au plaisir procuré. J'ai ainsi aimé voir les musiciens d'orchestre communiquer entre eux. À un moment, un contrebassiste un peu paniqué faisait désespérément signe à son co-pupitre de tourner la page. Le co-pupitre chargé des tournes, malgré une fatigue physique bien perceptible, essayait de le rassurer en lui montrant que le contrebassiste solo était à la même page qu'eux. On a aussi pu voir quelques chuchotements. Alors qu'avec d'autres orchestres, cela donne parfois l'impression que les instrumentistes se désintéressent passagèrement de la musique, avec ces musiciens hongrois, les chuchotis et autres gestes échangés me semblent au contraire le signe d'une envie de bien faire, de rassurer les uns et les autres, bref de faire corps pour affronter tous ensemble l'édifice musical wagnérien.

L'artisan de ce succès est le chef d'orchestre Ádám Fischer. Je l'avais déjà adoré dans La Clémence de Titus à l'Opéra Garnier en septembre dernier. Ici, il dirige parfois assis parfois debout. Dans le prélude de L'Or du Rhin commencé dans l'obscurité totale tout comme se finira Le Crépuscule des Dieux, il dirigera avec une loupiote rouge au bout de sa baguette. Si dès l'entrée dans la salle, j'eus le sentiment que je reviendrais à Budapest une autre fois, quand le Rhin a commencé à se manifester dans la musique, j'étais rassuré, conquis par la faculté de l'orchestre que je découvrais à m'émouvoir. Le retour du Rhin dans Götterdämmerung sera un autre grand moment pour moi. De telles extases musicales (à fort potentiel lacrimal), le chef et les musiciens nous en ont concocté un certain nombre :

  • Le crescendo de fous furieux à la fin de Rheingold (de l'intérêt de commencer les crescendos sur des nuances toutes douces...). (Les cuivres ! les timbales !)
  • La Tempête au début de Die Walküre.
  • Le sublime passage où différents vents (en commençant par la clarinette basse) se passent le motif de la Soumission de Brünnhilde.
  • Le crescendo dans la dernière scène du premier acte de Siegfried dans lequel le motif de Loge est mis en valeur.
  • La version canon du motif du Traité.
  • Les murmures de la forêt. (La clarinette !)
  • Le prélude à la scène de l'enlèvement de Brünnhilde dans Götterdämmerung
  • La marche funèbre de Siegfried.
  • La scène finale !

Si j'ai beaucoup loué l'énergie des musiciens, l'interprétation n'en étant pas pour autant moins analytique, finalement. Certains détails n'étaient certes peut-être pas autant mis en valeur que par d'autres chefs. Pourtant, je n'en tire aucune frustration parce que j'ai entendu d'autres détails insoupçonnés. J'ai eu le sentiment de bien rentrer dans l'univers motivique de Wagner au cours des représentations des trois premiers opéras : Das Rheingold, Die Walküre et Siegfried. Il ne s'est alors pour ainsi dire pas présenté un seul moment où je ne susse faire correspondre aux motifs entendus les idées correspondantes. Je ne vise ici que ce qui était mis au premier plan du flux musical. Il en est allé tout autrement dans Götterdämmerung : j'ai très vite été complètement perdu tant les motifs sont en permanence suggérés, empilés, réorchestrés.

Passons maintenant à la mise en scène, aux décors, etc. Les chanteurs (qui sont presque tous en habits) évoluent sur un dispositif scénique unique pendant toute la durée du Ring. Une estrade au milieu prolongée de quelques marches conduisant à une étroite passerelle collée à un large écran sur laquelle des vidéos sont projetées. Les comédiens ou chanteurs situés derrière l'écran paraissent parfois en ombres chinoises. La première image que je croie avoir vue est celle d'une méduse se transformant en la chevelure d'une fille du Rhin, laquelle reviendra à la fin du cycle. Pour le reste, les vidéos projetées ne semblent régies par aucune vision d'ensemble. Le Walhalla sera représenté comme un gratte-ciel dans Das Rheingold, et puis cette image disparaîtra complètement par la suite. Parmi les images marquantes, je retiens la tempête de neige sur quelque montagne au début de Die Walküre, la déchéance de Brünnhilde représentée par la vision du sol qui se rapproche à toute vitesse comme si on sautait du Walhalla en parachute. L'évocation du fil tissé par les nornes, le voyage sur le Rhin moderne en sont d'autres. La scène d'immolation de Brünnhilde sera intelligemment conçue également, puisque des flammes commenceront à paraître sur un des écrans à surtitres situé en hauteur.

Du point de vue de la mise en scène proprement dite, je n'ai rien vu qui puisse susciter l'adhésion totale ou le rejet absolu. Je pense qu'il faut considérer ces représentations comme des versions de concert améliorées. L'orchestre est tellement formidable que j'ai de toute façon eu du mal à détourner mes yeux de la fosse. Si je n'ai pas compris pourquoi ni Siegmund ni Siegfried n'a jamais brandi l'épée (alors que Wotan tenait sa lance), il m'a semblé avoir remarqué quelques bonnes idées dans cette mise en scène. Par exemple, la façon dont au début de Siegfried l'épée était représentée par une feuille de papier déchirée en deux morceaux sur lesquels étaient dessinés deux morceaux de l'épée (qui est brisée au cours de Die Walküre). Quand Siegfried aura l'idée de réduire l'épée en limaille avant de la forger à nouveau, il déchirera les deux bouts de papier de façon à obtenir de tout petits morceaux. C'est plutôt bien vu, je trouve.

Il me reste à parler des chanteurs. On ne va pas pinailler : je les ai tous trouvés excellents ! (La distribution détaillée apparaît à la fin de ce billet.) J'ai tout particulièrement aimé le ténébreux Walter Fink (Hunding), l'endurant Christian Franz (Loge/Siegmund/Siegfried), le touchant Juha Uusitalo (Wotan), l'attachant Hagen (Matti Salminen). J'ai été impressionné par le chœur des Walkyries répondant aux questions de Wotan à propos de Brünnhilde dans Die Walküre. Le chœur du Crépuscule des Dieux a été superlatif aussi... Enfin, dans le rôle de Brünnhilde, je découvrais Irène Theorin. Si son vibrato était quelque peu prononcé dans les acrobaties vocales du cri d'appel des Walkyries, elle a parfaitement réussi à m'émouvoir par la suite !

Saluts à la fin du Ring

Ailleurs : Laurent (Das Rheingold, Die Walküre, Siegfried, Götterdämmerung), Klari.

Bartók Béla Nemzeti Hangversenyterem, Művészetek Palotája, Budapest — 2012-06-12

Juha Uusitalo, Wotan

Oskar Hillebrandt, Donner

Ladislav Elgr, Froh

Christian Franz, Loge

Németh Judit, Fricka

Szabóki Tünde, Freia

Kovácz Annamária, Erda

Hartmut Welker, Alberich

Gerhard Siegel, Mime

Walter Fink, Fafner

Bretz Gábor, Fasolt

Wierdl Eszter, Woglinde

Megyesi Schwartz Lúcia, Wellgunde

Mester Viktória, Flosshilde

Fischer Ádám, direction musicale

Hartmut Schörghofer, mise en scène et décors

Christian Martin Fuchs, dramaturgie

Teresa Rotemberg, chorégraphie

Corinna Crome, costumes et marionnettes

Andreas Grüter, lumières

Momme Hinrichs, Torge Møller (fettFilm), vidéo

Rebekka Stanzel, assistante à la mise en scène

Magyar Rádió Szimfonikus Zenekara

Das Rheingold, Wagner

Bartók Béla Nemzeti Hangversenyterem, Művészetek Palotája, Budapest — 2012-06-13

Christian Franz, Siegmund

Walter Fink, Hunding

Juha Uusitalo, Wotan

Michaela Kaune, Sieglinde

Irène Theorin, Brünnhilde

Németh Judit, Fricka

Wittinger Gertrúd, Helmwige

Szabóki Tünde, Gerhilde

Érsek Dóra, Waltraute

Várhelyi Éva, Siegrune

Mester Viktória, Rossweise

Bakos Kornélia, Grimgerde

Kovácz Annamária, Schwertleite

Fischer Ádám, direction musicale

Hartmut Schörghofer, mise en scène et décors

Christian Martin Fuchs, dramaturgie

Teresa Rotemberg, chorégraphie

Corinna Crome, costumes et marionnettes

Andreas Grüter, lumières

Momme Hinrichs, Torge Møller (fettFilm), vidéo

Rebekka Stanzel, assistante à la mise en scène

Magyar Rádió Szimfonikus Zenekara

Die Walküre, Wagner

Bartók Béla Nemzeti Hangversenyterem, Művészetek Palotája, Budapest — 2012-06-15

Christian Franz, Siegfried

Gerhard Siegel, Mime

Juha Uusitalo, Der Wanderer (Wotan)

Hartmut Welker, Alberich

Matti Salminen, Fafner

Gál Erika, Erda

Irène Theorin, Brünnhilde

Gál Gabi, Stimme eines Waldvogels

Fischer Ádám, direction musicale

Hartmut Schörghofer, mise en scène et décors

Christian Martin Fuchs, dramaturgie

Vida Gábor, chorégraphie

Corinna Crome, costumes et marionnettes

Andreas Grüter, lumières

Momme Hinrichs, Torge Møller (fettFilm), vidéo

Rebekka Stanzel, assistante à la mise en scène

Magyar Rádió Szimfonikus Zenekara

Siegfried, Wagner

Bartók Béla Nemzeti Hangversenyterem, Művészetek Palotája, Budapest — 2012-06-17

Christian Franz, Siegfried

Oskar Hillebrandt, Gunther

Matti Salminen, Hagen

Hartmut Welker, Alberich

Irène Theorin, Brünnhilde

Markovics Erika, Gutrune

Gál Erika, 1. Norne

Németh Judit, Waltraute, 2. Norne

Szabóki Tünde, 3. Norne

Wierdl Eszter, Woglinde

Megyesi Schwartz Lúcia, Wellgunde

Mester Viktória, Flosshilde

Fischer Ádám, direction musicale

Hartmut Schörghofer, mise en scène et décors

Christian Martin Fuchs, dramaturgie

Vida Gábor, chorégraphie

Corinna Crome, costumes et marionnettes

Andreas Grüter, lumières

Momme Hinrichs, Torge Møller (fettFilm), vidéo

Rebekka Stanzel, assistante à la mise en scène

Magyar Rádió Szimfonikus Zenekara

Götterdämmerung, Wagner

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Commentaires

1. 2012-06-22 18:19+0200 (klari)

"Passant juste après lui, le cor solo viendra impérialement jouer le motif de l'Appel du fils des bois, la salle retenant son souffle devant tant de majesté, alors que le musicien est comme seul au monde, sur scène, en habit."

Rhâ, ce sont les mots que je cherchais !

2. 2012-06-23 11:07+0200 (Joël)

Alors je suis content que tu les aies trouvés ici :-)

3. 2012-06-28 09:14+0200 (régis)

Tu comprends que je sois devenu un aficionado de Budapest et que j'y aille régulièrement pour aller à l'Opéra ou au concert...


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