Weblog de Joël Riou

« L'Egisto (Marazzoli/Mazzochi) à l'Athénée | Pierrot lunaire à la Cité de la musique »

La Source à Garnier

2011-10-23 02:16+0200 (Orsay) — Culture — Musique — Danse

Opéra Garnier — 2011-10-22

Koen Kessels, direction musicale

Orchestre de l'Opéra national de Paris

Ballet de l'Opéra

Léo Delibes, Ludwig Minkus, musique

Version réalisée par Marc-Olivier Dupin

Livret d'après Charles Nuitter et Arthur Saint-Léon

Jean-Guillaume Bart, chorégraphie

Éric Ruf, décors

Christian Lacroix, costumes

Dominique Bruguière, lumières

Clément Hervieu-Léger, Jean-Guillaume Bart, dramaturgie

Florence Clerc, assistante du chorégraphe

Anne Salmon, répétitrice

Dominique Schmitt, assistante décors

François Thouret, assistant lumière

Ludmila Pagliero, Naïla, esprit de la Source

Karl Paquette, Djémil, chasseur

Isabelle Ciaravola, Nouredda, promise au Khan

Vincent Chaillet, Mozdock, frère de Nouredda

Mathias Heymann, Zaël, elfe de Naïla

Nolwenn Daniel, Dadjé, favorite du Khan

Christophe Duquenne, Le Khan

La Source (création)

Ce soir, j'ai assisté pour la première fois à la création d'un ballet classique à l'Opéra. L'événement était attendu des balletomanes. Il s'agit d'une re-création du ballet La Source d'après le livret original de Charles Nuitter et Arthur Saint-Léon et sur une musique de Léo Delibes et, hélas, Ludwig Minkus.

J'en sors très enthousiaste, avec l'impression d'avoir vu le Ballet de l'Opéra à son meilleur. Le premier acte se place auprès de la source. Elle n'est qu'indirectement représentée sur scène par la végétation dont elle favorise le développement. Dans la description du décor d'origine par Nuitter (citée dans le programme du spectacle, p. 46), on lit : Au fond, des flancs d'un rocher, s'échappe un filet argentin d'une source ; autour de la source, des plantes verdoyantes fleurissent ; des lianes grimpantes s'enroulent aux branches des arbres, d'où elles laissent retomber des grappes de fleurs . Ce sont manifestement ces lianes grimpantes qui ont inspiré le décorateur Éric Ruf. Ces lianes sont des cordages qui rappellent ceux qui apparaissent sur le rideau en trompe-l'œil de l'Opéra. Auprès de la source évoluent des nymphes et des elfes. Leurs costumes sont très brillants ! Parmi ces elfes, Zaël (Mathias Heymann) bouge et saute comme un marsupilami.

Le chasseur Djémil (Karl Paquette) arrive, puis une caravane de Caucasiens s'arrête. Mozdock (Vincent Chaillet) conduit sa sœur Nouredda (Isabelle Ciaravola) qui est promise au Khan. Elle demande qu'on lui apporte une fleur apparemment inaccessible. Les hommes de Mozdock essayent de grimper, mais n'y arrivent pas. Djémil se propose de l'aller chercher et y parvient. C'est pour ainsi dire par magie que Karl Paquette s'est hissé le long de cette corde (effet spécial très réussi). Dans les épopées indiennes, réussir une telle épreuve aurait immédiatement valu à Djémil d'obtenir la main de Nouredda (ainsi Rama obtint-il Sita et Arjuna Draupadi). Au lieu de cela, après avoir retiré le voile de Nouredda, il a été violenté par Mozdock et ses hommes. C'est alors qu'apparaît la fée de la source, Naïla (Ludmila Pagliero). Elle lui dit que la fleur est un talisman. Son pouvoir lui permettra de se venger de son affront et d'obtenir le cœur de Nouredda. En vérité, elle est amoureuse de Djémil, et ne fait cela que pour lui plaire.

Au deuxième acte, le décor utilise encore des cordes verticales, qui représentent comme des barreaux de prison enfermant les femmes du Khan (Christophe Duquenne) dans le zenana. L'atmosphère quasi-carcérale est amplifiée par les lumières venant du fond de la scène, ce qui donne de longues ombres en éventail des barreaux traversant toute la profondeur de la scène. La favorite du Khan, Dadjé (Nolwenn Daniel) ne sait pas encore qu'elle va perdre son statut en raison de l'arrivée de Nouredda. Quand celle-ci arrive dans son palanquin, elle met en effet le Khan en émoi. Pour elle, les femmes du harem dansent le pas des voiles. C'est le passage du ballet qui est le plus indianisant, limite bollywoodien (et non hollywoodien comme il est écrit dans le programme p. 77 !). Ensuite, arrivent Zaël, quelques autres elfes et Djémil habillés en troubadours. En fait, ce sont plutôt des magiciens. Ils font paraître des fleurs de la même espèce que celle que l'on a vu au premier acte. Nouredda reconnaît aussi ces fleurs, et puis Naïla apparaît. Le Khan est immédiatement séduit, et il décide de renvoyer Nouredda chez elle. S'ensuit quelque énervement de la part de Mozdock. Finalement, la caravane repart d'où elle est venue.

Dans le dernier tableau, la scène est vide. Il ne reste pour ainsi dire plus que Djémil, Nouredda et Naïla. Nouredda est inanimée. Au cours du Pas du talisman, Naïla va se sacrifier par amour pour Djémil : elle va transférer son âme vers le corps de Nouredda, qui pourra ainsi continuer à vivre et aimer Djémil. Ainsi meurt Naïla.

J'avais lu le livret d'origine à la BnF il y a quelques mois. Il y a une semaine, lors d'une rencontre au Studio Bastille, le dramaturge Clément Hervieu-Léger avait résumé pour les personnes présentes le synopsis du ballet (de façon plus détaillée que ci-dessus). La différence principale par rapport au livret d'origine était la suppression du personnage de la bohémienne. Elle apparaissait au premier acte, rejoignait la suite de Nouredda et au début de ce qui était alors le troisième acte, elle aidait Nouredda à se venger contre Djémil par la faute de qui le Khan s'intéressait à Naïla et donc se désintéressait d'elle. La bohémienne était en effet capable de jeter des sorts. Ceci donnait a priori une complexité psychologique plus grande au personnage de Nouredda.

J'avais ainsi plusieurs sujets de questionnement avant la création :

  • le corps de ballet féminin serait-il bien mis en valeur dans le tableau chez le Khan ?
  • le pas du talisman (Naïla) serait-il aussi émouvant que la mort de Nikiya dans La Bayadère ?
  • le personnage de Nouredda resterait-il intéressant malgré sa réduction ?

Concernant le corps de ballet féminin, le pas des voiles dans le deuxième acte était un moment que j'attendais et je n'ai pas été déçu. À vrai dire, et c'est une agréable surprise, la séquence où le corps de ballet a été le mieux mis en valeur a été à la fin du premier acte : une vingtaine de nymphes saluant quelque lumière (est-ce une évocation du tropisme des plantes envers le Soleil ?) ou prenant diverses configurations géométriques (dans la rencontre mentionnée plus haut, le chorégraphe Jean-Guillaume Bart avait cité Émeraudes de Balanchine parmi ses influences...). Les femmes faisant partie de la caravanes auront aussi quelques danses dans des styles caucasiens à propos duquel le chorégraphe s'est documenté.

Le pas du talisman a beaucoup manqué d'émotions. La Source faisait parfois plus penser à une poupée désarticulée (cf. Coppélia). Plutôt que d'être ému, le public a ri quand elle est entrée par ascenseur à travers une petite ouverture ronde (c'est peut-être le mécanisme employé dans Giselle qui a été réutilisé à l'envers). Cela a été une certaine déception pour moi. J'espère que je l'apprécierai mieux lorsque je le reverrai, dansé par Ludmila Pagliero comme ce soir ou par d'autres interprètes. Pourtant, le pas de deux qui avait précédé avec Djémil m'avait plutôt plu ; la musique utilisait d'ailleurs la musique de l'Entr'acte situé entre les deuxième et troisième actes de Lakmé. Les autres ajouts musicaux sont venus d'œuvres peu connues de Delibes, ce qui permet d'éviter de surcharger une scène dansée par la situation de l'opéra dont les lyricomanes peuvent se souvenir. C'était assez dévastateur par les contresens que cela engendrait dans la Coppélia de Patrice Bart. Ici, l'ajout de cet extrait de Lakmé passe beaucoup mieux. (Plus généralement, dans la musique de ce ballet, j'ai très nettement préféré les parties dues à Delibes à celles dues à Minkus. Ce n'est pas vraiment un test en aveugle puisqu'il est assez facile de deviner qui a écrit quoi !)

Si le rôle de Naïla ne m'a pas complètement comblé, une très bonne surprise est venue de celui de Nouredda. Il fut fabuleusement interprété par Isabelle Ciaravola, aussi bien lors de son solo dans le tableau du Khan que dans son pas de deux avec Karl Paquette dans le dernier tableau. L'interprétation a commencé par une attitude de discrète réserve dans le premier acte, celle d'une jeune femme que l'on conduit à un futur mari inconnu. Le personnage a ensuite été beaucoup plus développé que je ne l'attendais. Sur la base de la représentation de ce soir, j'ai un peu envie de dire que c'est elle, le premier rôle ! De son côté, Karl Paquette a semblé être un très bon partenaire aussi bien pour l'une et que pour l'autre des deux héroïnes.

D'autres satisfactions sont venues des autres danseurs, comme Vincent Chaillet (Mozdock), très convaincant dans le premier acte (danses caucasiennes).

Les costumes de Christian Lacroix sont superbes. Le palanquin décapotable de Nouredda est très joli aussi. Le décor déplaira sans doute à ceux qui ne jurent que par le style tradi. J'ai eu quelques doutes au début, mais j'ai fini par l'apprécier, ce décor, tout comme les lumières, aussi austères qu'elles puissent paraître. Parmi les petits défauts ou choses qui m'ont échappées, je n'ai pas très bien compris comment Nouredda se retrouvait inanimée au début du dernier tableau. Aussi, il y avait peut-être un certain manque de lisibilité dans la promesse faite par Naïla à la fin du premier acte d'aider Djémil à gagner l'amour de Nouredda, et sur le rôle du talisman. Cela dit, le chorégraphe avait prévenu qu'il y aurait peu de pantomime...

Après les déceptions que furent pour moi L'Anatomie de la sensation et Psyché, La Source me semble une grande réussite. Dix-huit représentations sont prévues jusqu'au 12 novembre...

Ailleurs : Blog à petits pas, Musica Sola.

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Commentaires

1. 2011-10-23 07:50+0200 (Madama Abricot)

Merci Joel de ce beau commentaire ! j'y vais mardi et j'espère que Isabelle Ciaravola fera partie de la distribution ! Moi qui n'y vais que pour les robes, je vais me régaler !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

2. 2011-10-26 07:34+0200 (Fab)

Ah..Joël, j'ai l'impression que nous ne sommes que deux à avoir apprécié la prestation d'Isabelle Ciaravola, certes un peu juste techniquement dans un des solos du deuxième acte me semble-t-il, mais tellement inspirée. D'aucuns trouvent sa prestation transparente. J'ai trouvé au contraire qu'elle était dans la droite ligne du personnage voulu par Jean-Guillaume Bart, une femme "songeuse et mélancolique" et pas "une femme dépourvue de doute" (et puis, quels bras!). Après, comme Ludmila Pagliero est sans doute plus Nouredda que Naïla, c'est vrai que l'interprétation des personnages en devenait un peu boiteuse... Et, sinon, d'accord avec toi sur le Pas du talisman qui ne m'aura pas tiré de larmes...Hâte de voir d'autres distributions!

3. 2011-10-26 08:55+0200 (Madama Abricot)

Mardi, c'était l'autre distribution, mais c'était splendide ! j'ai été émerveillée par ce ballet comme je ne l'avais pas été depuis longtemps ! Quelle chorégraphie limpide, souple mais technique malgré tout ! et les costumes, magnifiques. La musique un peu lourde quelquefois mais bien compensée par la légèreté des danseurs ! une splendeur !!!!!!!!!!!

4. 2011-10-26 10:21+0200 (Joël)

Fab> Effectivement, on est bien seuls !

Madama Abricot> Il n'y a pas de mais, s'il y avait Myriam Ould-Braham, cela ne pouvait qu'être splendide !

5. 2011-11-03 19:33+0100 (Carabosse)

Le 1er novembre, c'est surtout Allister Madin qui était remarquable : excellente technique, beaucoup de présence. Les autres danseurs étaient plus quelconques et pas au top sur le plan technique.

Mis à part cela, c'était un très beau spectacle. On s'étonnera néanmoins de l'entrisme et des jeux peu subtils qui existent à l'Opéra. Pierre Lacotte est toujours omniprésent : les notices biographiques le mentionnent sans arrêt. Stop à la mégalomanie et aux protégés : depuis quand mentionne-t-on l'assistante aux répétitions, photo à l'appui ? Il y a d'autres artistes qui valent beaucoup plus. Entre autre Allister Madin aurait largement mérité une notice.

6. 2011-11-03 23:49+0100 (Joël)

Je suis désolé de le dire si brutalement, mais il faut arrêter la paranoïa. Dans le programme de L'Anatomie de la sensation, il y avait aussi des photographies d'assistants.

Par ailleurs, comme les autres danseurs prévus initialement comme remplaçants, Allister Madin n'a pas eu le droit à sa photographie dans le programme. Enfin, j'ai aussi assisté à la représentation du premier novembre et je ne suis pas d'accord avec vous : il est difficilement de concurrencer Mathias Heymann et Alessio Carbone dans le rôle !


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