Weblog de Joël Riou

« Casimir et Caroline au Théâtre de la Ville | La Sonnambula au Met, à la Géode »

The Mahabharata, de Peter Brook

2009-03-19 18:08+0100 (Orsay) — Culture — Culture indienne

Épisodes précédents : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9.

Au cours des trois dernières soirées, j'ai visionné la version longue du film (au format 4:3) de Peter Brook, adapté de la triple pièce écrite par Jean-Claude Carrière, elle-même adaptée du Mahabharata, qui selon la dédicace que m'a écrite l'auteur, se dit le plus grand poème du monde À voir....

Mon avis sur la version de trois heures n'a pas été évolué trois ans après le premier visionnage. Je faisais prémonitoirement une recommandation inconditionnelle de la version longue. Le moins que je puisse en dire est que je n'ai pas été déçu. Mes avides attentes ont été réalisées et bien davantage.

Le double DVD (~20€) contient en fait trois films, chacun d'environ deux heures. Les trois films portent des titres identiques à ceux des trois pièces constituant la version théâtrale : La partie de dés, L'exil dans la forêt, La guerre. Le découpage n'est toutefois pas exactement le même puisque la Bhagavad-Gita intervient à la fin du deuxième film et non au début du troisième. Les DVD sont en anglais uniquement, avec des sous-titres anglophones pour malentendants.

Cette version contient de nombreux épisodes qui avaient été coupés pour la version de trois heures. D'autres qui avaient été raccourcis sont plus développés. Vu l'enthousiasme que m'inspire la version longue, je me demande vraiment pourquoi il fut décidé de faire une version courte, tant cette dernière me semble difficile à apprécier par ceux qui ne connaissent pas déjà le poème. Ceci dit, un film de six heures, c'est plus difficile à sortir en salles.

Parmi tous les personnages qui pouvaient paraître mineurs dans la version courte, celui qui retrouve de façon la plus éclatante la place qu'il mérite est celui de Draupadi, l'épouse commune des cinq Pandava, interprétée par Mallika Sarabhai, l'unique interprète d'un rôle principal à être de nationalité indienne dans ce film aux comédiens aux origines les plus diverses. Le climax est atteint à la fin du premier film, dans la scène où Draupadi, perdue aux dés par Yudhishthira, est traînée de force dans la salle du jeu de dés. (Si vous voyez pas de quoi je parle, je rappelle que j'ai écrit un résumé de l'épopée pour le Biblioblog.) Le seul grief que je pourrais faire à propos de la première partie est qu'elle ne montre pas le svayamvar de Draupadi et en particulier l'humiliation qu'elle inflige à Karna quand elle affirme qu'elle n'épousera pas le fils d'un cocher. Cela dit, comme Karna vient déjà d'être humilié pour la même raison lors d'un tournoi où il voulait défier Arjuna, cela aurait peut-être fait doublon ; et puis, cela aurait éventé la surprise qui attend le spectateur dans la scène qui suit...

Le deuxième film me paraît le moins réussi des trois. Il raconte l'exil dans la forêt après la partie de dés, la révolte de Draupadi, la naissance du fils rakshasa de Bhima (qui intervient à un autre moment dans le poème, mais qui s'insère très bien ici), la quête que mène Arjuna pour obtenir des armes divines, celle de Karna auprès de Parashurama (Rama à la hache), la rencontre mortelle avec Dharma, l'année passée incognito à la cour du roi Virata et enfin, les préparatifs de la guerre. La Bhagavad-Gita apparaît curieusement à la fin de ce deuxième film. Pour certains de ces épisodes, les passages correspondants de la pièce de théâtre étaient plus développés. Dans les trois films, le narrateur Vyasa intervient souvent pour raconter quelques épisodes, parfois les personnages s'en chargent eux-mêmes, en parlant d'eux-mêmes à la troisième personne (cela paraît curieux, mais c'est une bonne manière d'adapter la confusion qui règne tout au long du poème sur le statut du narrateur). Vyasa, disais-je, intervient souvent. Pendant leur exil, il suggère aux Pandava de rencontrer des sages. Cet aspect de leur exil fait tout l'intérêt du troisième livre du Mahabharata ; j'ai trouvé dommage qu'on ne nous les montre pas en train d'écouter une légende racontée par un de ces sages. Ce qui m'a davantage troublé est l'épisode évoquant l'année passée à la cour du roi Virata. L'art est difficile... La façon dont la première scène de cet épisode est filmée et mise en scène est pourtant remarquable. Je n'ai pas visiblement pas ressenti de la même manière que les scénaristes l'ambiance qui régnait au palais. J'imaginais les cinq Pandava et Draupadi vivant séparément, chacun étant très isolé. Ici, on a l'impression, sinon qu'ils restent en contact, au moins qu'ils sont heureux. Je n'ai pas très bien compris pourquoi les jumeaux ont d'autres métiers que dans le poème, cela dit, comme ces personnages sont très mineurs, il n'y a pas de mal à les modifier un peu et le choix du métier de chacun n'est trop discordant par rapport à la fonction qui est la leur. La façon de montrer Arjuna ayant perdu sa vilité manque de subtilité.

Le troisième film raconte la guerre, sans prendre autant de raccourcis que le faisait la version courte. Une bonne partie des épisodes principaux de la guerre sont traités. On retrouve ainsi le personnage d'Amba dont l'amour destructeur pour Bhishma entrevu dans le premier film réapparaît alors qu'elle s'est réincarnée en Shikhandin, un homme, pour le tuer. On y voit aussi la mort d'Abhimanyu, fils d'Arjuna, pris au piège dans le disque constitué par l'armée de Drona. La mort de ce dernier est aussi très détaillée, à une curiosité près : à ce moment de la guerre, Drona est censé être un guerrier très menaçant, capable de tuer des millions d'ennemis, mais on le découvre dans son camp, très sage, occupé à aiguiser une arme. La scène la plus dévastatrice du poème, l'holocauste du camp des Pandava, n'est évoquée qu'oralement, par Ashvatthaman, le responsable de ce massacre, qui vient en rendre compte à Duryodhana qui s'en réjouit avant d'expirer. Après la guerre, on suit les personnages jusqu'à leur montée au ciel.

Je ne saurais expliquer pourquoi, mais j'ai l'impression que Krishna paraît plus sombre que dans la version courte. Bien que la plupart de ses apparitions à l'écran soient illustrées par le son d'une flûte (que la tradition ultérieure au poème associe au jeune Krishna enchanteur), pendant la guerre, on le voit constamment suggérer des entorses aux règles : il envoie le fils de Bhima au casse-pipe et se réjouit de sa mort, il demande à Bhima de frapper Duryodhana à la cuisse, etc.

Les dialogues et monologues du film sont, comme ceux de la pièce, irréprochables. On n'y trouvera jamais quelque bavardage inutile. Toutes les phrases ont un sens, conforme à l'idée qu'il convient de se faire des personnages. Le respect de la tradition littéraire indienne est évident. Cela s'applique même aux scènes qui n'existent pas dans l'épopée, puisqu'on se laisse volontiers tromper. Un exemple frappant, illustrant le caractère universel de la divinité de Krishna, est celui où Ganesha enlève son masque à tête d'éléphant : qui donc se cachait derrière cette apparence illusoire ? Krishna, bien sûr !

Contrairement à la version courte, je pense que ces trois films sont accessibles à ceux qui ne connaissant pas déjà le poème. Les critiques que je me hasarde à faire sont noyées dans l'océan de leurs qualités. Je pense que voir la pièce devait être encore plus intéressant que voir le film, mais vingt ans après, il est bien trop tard...

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Commentaires

1. 2014-05-02 15:57+0200 (lombard)

bonjour pouvez m'aider atrouver la version longue en francais merçi

2. 2014-05-02 22:43+0200 (Joël)

Bonsoir. Voici les références : <URL: http://www.amazon.fr/Mahabharata-Import-anglais-Erika-Alexander/dp/B00092ZE64/ref=sr_1_15 >.


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